Le mois de janvier avait frappé à la porte, froid et sec, et l’agitation des fêtes de fin d’année s’était enfin calmée, laissant la place
à la routine et aux réunions de travail.
C’est dans un grand hotel parisien que Romane avait rendez vous aujourd’hui pour le lancement d’un nouveau produit cosmo, et c’est la
démarche un peu lente qu’elle se dirigeait dans le hall du Meridien lorsque le vibreur de son téléphone portable retenti.
« Allo Mani ? C’est Pierre…. Il y a longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles…
« oh !!!! Bonjour Pierre. Je suis contente de t’entendre, comment vas-tu ?
« bien bien, mais et toi ?
« ça roule… doucement. J’ai une grosse journée aujourd’hui. On lance un nouveau produit, et j’ai tout le staff américain qui débarque
dans une heure. Journée de réunion et dîner avec tout le monde…. Ça va être terrible !!! j’ai hâte d’être à ce soir..
« oui je comprends, tu termines tard ?
« je ne sais pas, 23h, minuit…. J’espère pas trop tard
« et après tu rentres chez toi ?
« oh non, je ne pense pas, on va sans doute laisser couler le Champagne, tu sais comment ça se passe…. Mon assistante m’a réservé une
chambre pas loin d’ici
Silence au bout du fil
« Allo ? tu es tombé ? (rire)
« Non non, je t’écoute…. Je pensais que j’aurais bien aimé venir te voir, et partager ta chambre…..
Silence
« Enfin…. C’était juste une idée comme ça
« Incorrigible Pierre !!! tu n’arrêtes jamais……
« non jamais !!!!!!
« je vais devoir te laisser, le brunch va démarrer. On reste connectés ?
« oui sans problème ma douce, bon courage pour ta journée, je t’envoie un message quand j’arrive au bureau…. Tu vas tous les séduire !! je crois en toi !!!!
« (rire) merci, gros bisou…..
Cet appel inattendu l’avait comblée. Qu’il était bon de savoir qu’il y avait quelqu’un, quelquepart…. Et que ses mots étaient agréables à
entendre, que sa voix était chaude.
Des petits frissons lui caressaient l’échine, et un sourire à peine voilé illuminait son visage.
Pas vraiment honteuse de ressentir du désir pour un autre homme, et ravie d’avoir un secret au fond du cœur….
Vibrato
« Alors ma douce, comment es tu habillée aujourd’hui ? »
Le SMS la fait sourire.
« pantalon noir, chemisier blanc, escarpins… et chignon »
« Et dessous ? Fais moi rêver douceur….. »
Elle rougit, et prie pour que ses voisins de conférence ne la voient pas s’émouvoir.
« Dessous ? satin noir, minimaliste…. Et toi ?
« Tu me fais réver douceur, j’ai envie de toi……
La journée finalement est passée comme un rêve, en pianotant sur le clavier. Que s’est il dit dans cette salle de réunion ? Romane
n’aurait su le dire avec certitude, mais ses joues étaient roses, et ses pensées vagabondes. Elle se demandait avec inquiétude si échanger de tels propos avec un homme ne revenait pas à tromper
purement Maël ?
Elle tentait d’ignorer la sensation d’angoisse qui lui tendait le ventre, mais dans l’ascenseur qui la descendait au parking, elle
s’empressa d’effacer les SMS un à un de son téléphone portable, en se promettant de ne plus céder à ce petit jeu dangereux et douloureux.
Le mois de janvier s’était installé sur le pont de Saint Nazaire, avec son collier de brume et son humidité persistante. Les guirlandes
lumineuses ornaient encore les vitrines, mais c’est le pas pressé, la tête baissée, que chacun se dirigeait vers les constructions de bureau de la zone portuaire.
Les mains dans les poches de son caban, Pierre laissait ses idées vagabonder en regardant le bac charger et décharger la
foule d’employés qui se dirigeait vers l’autre coté de la baie.
Depuis combien de temps n’avait il pas parlé à Romane ?
Sa voix douce lui manquait. Son rire aussi. Depuis plusieurs mois qu’ils avaient repris contact, ils n’avaient pas encore eu l’occasion de
se revoir. Elle s’était accrochée à sa vie, son fils, son mari. Et lui, n’avait pas eu le courage de quitter Louise, ni même de lui mentir.
Il se souvenait si bien de ses yeux, de son sourire, de sa peau…. Et même s’il avait pu voir, sur les dernières photos que Romane lui
avait envoyées, qu’elle avait un peu pris le poids des ans et de la maternité, il ne la trouvait que plus désirable.
Ca le rendait fou par moment. Mais il attendait encore…. Sans savoir vraiment quel évènement, quel signe….
En raccrochant le téléphone ce matin, il su que le moment était venu. Le moment de vérité. Celui qui allait le remettre face à
lui-même.
Il fit volte face, et retourna chez lui, récupérer quelques affaires et les clefs de son coupé GT.
La pluie battante obscurcissait la route, mais il avançait tout droit. La voiture avalait les kilomètres, en résonnant aux
basses des Arctic Monkeys. Il ne sortit de sa
rêverie que lorsqu’un panneau routier lui indiqua : « Paris : 25km »
Dans sa chambre d’hotel, Romane laissa longtemps l’eau ruisseler sur son visage. La vapeur avait déposé un voile de buée sur le miroir et
sur les parois de la cabine de douche. Elle se sentait coupée du Monde. Loin de tous. Seule et heureuse de l’être. Un peu honteuse. Un peu excitée aussi.
Pierre depuis plusieurs mois l’avait aidée à se sentir femme. Elle avait repris goût aux dessous coquins, et prenait soin de son
corps avec passion. « Pour le cas où….. » Il la désirait simplement, et elle se sentait vivante. Il savait trouver les mots qui la laissaient pantelante, un peu humide. Elle avait
retrouvé le chemin du désir et utilisait cette énergie nouvelle pour vivre. Mais chaque jour le manque venait la poignarder plus profondément. Elle avait envie de ses mains sur son corps. Envie
de lui, de sa vie, de sa voix…. Envie de partager un quotidien qui lui semblait bien plus riche que celui qu’elle s’offrait.
Mais leur histoire n’était que rendez vous manqués, silences, distance, censure….
Au moment où elle s’apprêtait à quitter la chambre pour aller dîner, son téléphone vibra encore. Mais elle décida de l’ignorer pour un
temps. Elle n’était plus certaine de résister longtemps à l’envie pressante de tout laisser en plan, le diner, les américains, les lumières.. pour aller acheter un billet de TGV pour Saint
Nazaire. Et si elle débarquait avec les croissants devant chez lui… il serait bien obligé de la prendre.
En soupirant, elle sortit de l’ascenseur, et se dirigea vers la station de
Metro. Ce soir, elle avait envie de se fondre dans la foule, le temps de se reprendre. Le temps de retrouver sa route. Elle serait un peu en retard au dîner, mais finalement…. Quelle
importance ?
« Mani, tu sors où ce soir ? Tu rentres tard ? «
« A l’Alcazar à Saint Germain. Je pense partir à 23h… et toi ? quoi de prévu ?
« Quoi de prévu ? je te kidnappe et je t’emmène dans un club de jazz, pour discuter toute la nuit et écouter de la bonne
musique. J’aimerai sortir avec une jolie femme ce soir…..si elle est brillante en plus, alors banco
« dragueur…
Elle avait des clochettes dans la tête, des étoiles dans les yeux… « jolie, brillante…. » Elle aussi elle aurait
bien aimé qu’il la kidnappe ce soir. Mais elle devait se rendre à l’évidence, la soirée promettait d’être rébarbative à souhait. Discussions en anglais sur des sujets absolument neutres et
professionnels, explications détaillées des menus et des us et coutumes français, rires de circonstances faces aux private-jokes des grobid’hamburgeois.
Un peu de Champagne l’aiderait sans doute à surmonter les heures lentes.