Entre deux Kandinsky (I)
Même jour, même endroit.
Elle s’est calée confortablement dans le fauteuil, de trois quart. Sa jambe droite, croisée sur le genou gauche balance doucement. Elle a nonchalamment appuyé son avant bras sur l’accoudoir, et ses deux mains se rejoignent et dessinent parfois ses mots dans l’air. Ses yeux évitent le plus souvent soigneusement les miens. Elle se souvient.
_ « L’annonce m’a tout de suite interpellée. Je savais que je n’avais pas toutes les compétences nécessaires, mais je voulais tenter. En me disant que peut être… on ne sait jamais….. »
Elle me regarde, comme pour s’excuser… puis :
_ « Quelques jours plus tard, je reçois un appel du Directeur. Il me présente sa société, son activité et nous discutons longtemps avant de convenir d’un rendez-vous. J’ai tout de suite aimé sa voix douce et empreinte de franchise, sa manière de s’exprimer sans détour. La façon qu’il avait de me considérer comme si je faisais déjà partie de l’équipe. C’était étrange, mais je m’imaginais intégrée au groupe de travail, entourée de gens extraordinaires…. De rester à la maison sans voir personne, j’avais idéalisé la relation de travail et ne rêvais que de retrouver ce que je connaissais déjà : des pauses cafés, des conversations de couloirs, des apéritifs entre collègues, et la tension permanente des entreprises fructueuses. Et j’étais réellement impatiente de me rendre à cet entretien, pour de multiples raisons.
Vous savez, en dehors de l’enjeu de trouver un emploi, il y avait aussi la sensation de lui avoir plut. Humainement. On a abordé de multiples sujets au téléphone, et j’ai tout de suite eu l’impression que nous étions proches. C’est difficile à expliquer mais..... vous savez…. »
Elle laisse la phrase en suspension et relève brusquement la tête. Me pose-t-elle réellement la question ? Dans le doute, j’acquiesce (bien que n’étant pas certaine de « savoir »). A vrai dire, je suis intéressée par son histoire mais un peu déçue de n’être pas finalement tombée sur la pathologie du siècle. Je reste vigilante toutefois. Et puis… elle paie…. Je suis un peu cynique. Mais j'en ai vu tant passer, de tous horizons, avec de graves problèmes ou de grands appels à l'aide. Elle n'a pas l'air malade. Et ne semble avoir besoin de personne. Où est ma place dans son puzzle?
Elle reprend.
_ « Nous avons donc fixé une entrevue deux jours plus tard, à son bureau. Ce jour là, j’ai changé au moins trois fois de tenue pour en fin de compte opter pour quelque chose de très neutre : pantalon noir, chemisier noir, et hauts talons. J’avais peur de trop en faire. Je craignais qu’il pense que je voulais le séduire pour avoir le poste à tout prix.
Je suis arrivée un peu en retard au rendez vous, mais je ne me suis pas démontée. Lorsque je suis entrée dans son bureau, il a tout de suite cherché à me mettre à l’aise, mais… je ne saurais dire pourquoi, une petite voix au fond de moi me disait de fuir, … fuir très loin. »
De nouveau elle s’arrête de parler, les yeux dans le vague. Des émotions contradictoires passent sur son visage ; regrets, colère, agacement…
_ « C’est ce que vous avez fait ? » lui demandé-je
L’air désabusé elle me répond :
_ « Non. Mais, j’aurais du m’écouter…L’entretien a été un véritable supplice au cours duquel je n’ai eu de cesse de lutter contre moi-même. Cela a empiré lorsqu’il m’a présenté au reste de l’équipe. J’ai ressenti comme une vague d’hostilité. Il m’encourageait pourtant, faisait tout pour me mettre à l’aise. Mais en vain.
Je ne sais pas,.... j’avais l’impression de ne pas être assez forte pour lutter contre les vagues. De nager contre un courant trop fort. Lorsque je suis remontée dans ma voiture, j’ai posé la tête sur le volant, et j’ai pleuré. Pleuré de déception, et de rage. Je savais que je n’avais pas le poste mais je m’en moquais. J’étais déçue d’avoir rêvé quelque chose qui n’existait pas.
Les jours ont passé. Puis les semaines. Sans aucune nouvelle de lui ni de sa société. Je décidais alors de l’appeler pour qu’il ait au moins la correction de me dire qu’il ne voulait pas de ma candidature pour le poste. Très remontée, j'ai pris mon téléphone, prête à sortir la colère étouffée. Mais en 2 secondes il m'a désamorcée. Il a été très correct. Il s’est excusé de n’avoir pas pu m’appeler, puis m’a fait quelques promesses, donné quelques conseils… bref. Je ne sais plus au juste comment ça s’est passé, mais très vite on en est venu à s’échanger nos adresses mails et à parler de choses assez personnelles. J’étais naïvement persuadée ne rien risquer avec lui. Enfin je veux dire…. Au niveau affectif. Tous deux nous étions mariés, et à fortiori heureux, tous deux nous avions des enfants... simplement nous discutions de sujets très variés, partageant les même goûts pour la musique, la littérature et les même opinions sur la vie. »
Elle plonge son nez dans sa tasse de café. Ses paupières se ferment. Je ne sais pas si c’est pour mieux savourer l’amertume de son café, ou celle qui semble avoir envahit son cœur depuis peu. Elle change de position, tortille un moment une mèche de cheveux, puis reprend :
_ « Je devais me sentir très seule finalement. Et lui aussi j’imagine malgré les apparences. »
_ « seule ? »
Son regard se trouble, l’incertitude grise ses yeux verts. Elle fait la moue, se mordille l’intérieur de la bouche.
_ « Je sais ce que vous pensez. Comment se sentir seule avec deux enfants et un mari adorable, des amis, et de la famille…. Mais il y a des moments dans la vie où on ne peut plus partager avec les autres. Et toutes ces choses qu’on garde pour soi, au fond de soi. Ces incertitudes, ces effrois, ces chaos nocturnes…. Et tous ces cris qu’on n’ose pas. Ces révoltes qui nous brûlent, cet ennui qui nous consume. Ce sentiment de n’être rien, de ne plus exister. Ce désir de ne plus être. Ce refus de voir. … »
J’acquiesce. Je sais tellement ce dont elle me parle… Toutes deux nous nous taisons, livrées à nous même. Plongées au fond de nous, comme un aveu maudit. (à suivre)
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