Chapitre 1 : AmélieUn lundi au mois de mai. Bureau du Dr Virginie Lachlos.
Je lis et relis sa lettre. Je m’interroge. Qui est elle, et pourquoi veut elle me consulter ? Cela fait vingt ans que je reçois chaque jour de nouveaux cas. Parfois pour de graves troubles émotionnels, parfois pathologiques. Mais là, je ne comprend pas ce que cette jeune femme attend de moi. Je suis mal à l’aise. Il me semble qu’elle veut m’entraîner dans des méandres un peu flous, un peu fous, à mi chemin entre l’absurde, et le virtuel, entre la pathologie de schizophrénie la plus incroyable et la perversité la plus absolue. Elle me parle dans sa lettre de physique quantique, de destinée forcée, et de cyber-identité…. Ne suis-je pas un peu âgée pour ce genre de problème ? Je me sens dépassée. J’ai décidé toutefois de lui accorder une entrevue. Tout au moins pour pouvoir ensuite l’adresser à quelqu’un de plus compétent ? Peut être est ce mon propre côté pervers et voyeur qui l’a invitée à se rendre chez moi ? Je l’attends. Avec un sentiment où se mêlent la crainte, un a priori de dégoût pour la dépravation, et l’envie de savoir. Je l’imagine excitée, les yeux fiévreux, la bouche tordue, voire baveuse, se balançant sur une chaise comme une forcenée… mon imagination s’emballe un peu, sans doute. Ah mes chers pairs (pères), Freud, Kent, … vous n’auriez pas renoncé face à la nouveauté. Face à l’insolite. … Onze heures.
Je termine mon deuxième café de la matinée. Le soleil entame sa course entre les deux cadres de Kandinsky sur le mur Ouest de mon bureau. Alors que je repousse le clavier de mon ordinateur portable pour me faire un peu de place, trois coups nets et précis sur la porte. Je sais qu’il me faut répondre mais un pressentiment me dessèche la bouche, paralyse ma langue. A cet instant précis, je sais, que je bascule vers l’inconnu, vers l’absurde. Il y a des moments dans la vie, où on devine que rien ne sera plus jamais pareil. On sent que la carte de notre ciel vient de se décaler d’un cran. C’est un instant comme ça.
Sans attendre ma réponse, mais après un délai socialement acceptable, la porte s’ouvre. Ce n’est pas un mouvement hésitant, comme j’aurais pu m’y attendre. Ni même une brusque volée, comme il m’arrive souvent d’observer chez de jeunes patients fougueux. Non. La porte s’ouvre, simplement. Sans faire de bruit, sans faire de vent. D’un mouvement presque doux, et déjà charmeur. Pour moi, le temps se suspend, le monde se tait l’espace de quelques secondes. Et puis, elle est là. Simplement. _ « Bonjour » me dit une voix douce. Pas mielleuse. Juste douce. _ « Bonjour » je lui réponds, et ma voix résonne dans le silence, avec pour seul écho les gargouillis de mon ventre affamé, et le roulement d’un chariot dans le couloir. Elle me sourit d’un air poli. Pas ce genre de sourire hypocrite « ah mais !!! Quelle bonne surprise ma chère !!! », ni même l’habituel sourire gêné de la première consultation. Non. Un simple sourire poli, un peu froid pour tout dire. En fait, je crois qu’elle n’avait pas l’air particulièrement ravie d’être là. Nous sommes restées un bon moment, comme suspendues. Elle, debout, la main encore sur la poignée de la porte et son regard planté dans le mien. Moi, assise, les deux mains posées à plat sur mon clavier et la bouche entrouverte, le souffle profond. Je lui ai simplement dit : « Entrez, je vous en prie, asseyez vous… ». Sans se retourner, sans me quitter des yeux, et sans se défaire de ce sourire étrange (je constatais par la suite qu’elle ne se départissait jamais de ce sourire léger), elle ferme la porte, et se dirige à pas comptés vers le fauteuil qui me fait face. Sa démarche est légère, mais décidée. Elle prend le temps de poser son sac à main et d’ôter sa veste, de la plier en deux de manière à ne pas en briser le col, et de la poser sur le dossier de l’autre fauteuil. Puis elle s’assoit. Gentiment. Les jambes croisées, les mains entrelacées sur ses genoux. Elle pose ses yeux sur moi de nouveau. Interrogateurs. Pas anxieux, ni apeurés. Juste une question muette sur ce visage aux yeux clairs. Ses lèvres se sont retroussées en un sourire amusé. Je n’ai toujours pas bougé. Ni parlé. Je suis comme pétrifiée. Intensément je ressens le temps reprendre son cours. Je me redresse. Je lui souris. _ « Vous avez trouvé facilement ? » _ « oh oui oui oui…. Merci. » Elle baisse les yeux. Sourires. Silence gêné. _ « J’ai reçu votre courrier, et je l’ai lu avec attention. » Je la regarde. Elle ne répond pas. Je reprends : _ « vous vous y êtes présentées, avec beaucoup d'humour..., et je vous remercie. A présent que vous êtes là, j’aimerais que nous reprenions depuis le début, et je voudrais comprendre pourquoi vous venez me voir. Nous resterons deux heures environ ensembles aujourd’hui. Surtout, mettez vous à l’aise. Vous préférez rester dans le fauteuil ? Sinon, si vous le souhaitez, vous pouvez vous installer dans le divan et... » Elle m’interrompt en riant. _« Je vous remercie ce ne sera pas nécessaire. En revanche si je peux me permettre un petit conseil, vous, vous devriez vous sustenter !!! » De nouveau son rire. Juste de la gentillesse et rien d’autre. Je suis déstabilisée. C'est vrai que mon ventre fait un bruit de veille locomotive. Je décide de rire à mon tour et de céder à la gourmandise. Je me sens joyeuse. C’est bête n’est ce pas ?
_ « Vous en voulez ? » lui proposé-je en ouvrant le deuxième tiroir de mon bureau débordant de sucreries ? _ « Non merci, je termine de déjeuner, mais si vous aviez du café par contre ??? » La glace est brisée. Elle sourit toujours. A mon grand étonnement elle a préféré le fauteuil, choisissant de me livrer ses confidences intimes les yeux dans les yeux. (à suivre...)
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